Cinq ans

Voici quelques jours, sans même y prêter attention, je fêtais mes cinq années de dépression nerveuse.

À l'origine, rien d'original : une déception amoureuse couplée à une trop longue période de surménage. À moins que cela soit l'inverse : une période de surménage couplée à une déception amoureuse. Peu importe. J'ai eu le temps de m'apercevoir — malheureusement bien trop tard — que la fille dont j'étais tombé amoureuse n'existait pas, et que j'étais tombé amoureux de mes propres fantasmes que j'avais projetés sur elle. Cela m'a permis de me rendre compte que c'était le visage qui attirait le plus mon attention chez une femme. Plus précisément, j'éprouve une attirance particulière, presqu'irresistible, même, envers ce qui semble être le souvenir du visage d'une camarade de classe de collège.

Que cela paraît puéril et enfantain ! Vous rendez-vous compte ? Je serais donc hanté amoureux du souvenir du visage d'une camarade de classe d'il y a vingt ans ! Plus ridicule encore : l'une de mes marques de vêtements préférée est la marque du blouson qu'elle portait à l'époque ! À ma décharge, elle — ou du moins ses parents — avait bon goût.

Toujours est-il que j'ai beau le savoir, cela ne change rien à ce qui est resté gravé au fin fond de mon cerveau. La mémoire de l'eau n'est peut-être qu'une supercherie, celle des cellules grises est une réalité, que cette mémoire soit consciente ou non. En fait, cette mémoire semble émotionnelle et j'avoue qu'en être conscient ne m'aide pas à la modifier, la reprogrammer. J'éprouve donc des émotions à la vue d'un visage sans rien pouvoir y changer. De même, j'éprouve une préférence pour une certaine marque de vêtements plutôt que d'autres. Dans un cas comme dans l'autre, un lointain souvenir d'un ancien Culture Pub me fait dire que tout ceci est bien connu des spécialistes en comportement et en marketing : ce serait vers les 15 à 25 ans que les individus définirait leurs goûts pour certaines marques, ces goûts changeraient alors très peu par après. Il faut donc croire que j'étais juste un peu plus précoce que la moyenne de la population.

Mais alors, les premiers émois amoureux apparaissant généralement eux aussi avec l'adolescence ou le début de l'âge adulte, faut-il en déduire que nous devenons dépendants à vie de toutes les personnes dont nous avions pu nous amouracher à ces âges ? Multiplier les conquêtes entre 15 et 25 ans nous permettrait alors de nous ouvrir les horizons pour le reste de notre vie sentimentale ? Au contraire, limiter les émotions et sentiments amoureux à cette période de la vie nous condamnerait alors à n'être attiré que par un choix amoureux restreint par la suite ? Pire que tout : une fois l'âge fatidique des 25 printemps passé, pouvons-nous réellement tomber amoureux d'une personne nouvelle, à savoir une personne qui ne soit pas le reflet d'un lointain souvenir du passé ?

Cela fait donc cinq ans que je suis tombé malade. Cinq années plus ou moins faciles à vivre. Néanmoins, et en fait, depuis peu, je me sens enfin prêt à revenir à une vie normale. Une vie professionnelle, familiale et personnelle que j'espère bientôt épanouïe. Certes, je n'ai pas trouvé les réponses à mes nombreuses interrogations. Certains fantômes hantent encore mon esprit. Cependant, je retrouve enfin en moi ma façon d'être d'avant. Et cela, j'avoue, ne me déplaît pas tout à fait.

Réactions des lecteurs

Jerry a écrit le Lundi 20 Août 2007 à 10:43 :

"Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est. Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour, toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'en ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite, de la personne pour laquelle nous nous sentons émus."
DESCARTES
Lettre à Chanut - 6 juin 1647

Comme tu le vois, Ralphy, d'après Descartes, il y a de l'espoir! Même si de telles inclinations se forment dans l'enfance, tu as toujours la possibilité de reprendre le dessus sur elles, ce sont des inclinations et pas des obligations.
Bon en même temps, pas besoin d'être Descartes pour dire ça ;-)
Contente de savoir que tu vas de mieux en mieux... Et je te souhaite de trouver la femme unique en son genre et de tes rêves à la fois!

X-Addict a écrit le Lundi 20 Août 2007 à 13:25 :

Mysterieux funananbulismes entre phantasme et réalité.
Bonne chance Ralph

Amantureux a écrit le Lundi 20 Août 2007 à 21:48 :

Et selon toi, quelle serait la part de "l'effet blog" dans ton rétablissement?

ralphy a écrit le Mardi 21 Août 2007 à 01:42 :

Jerry, notre ami René Descartes avait cet avantage sur moi qu'il qualifiait de « défaut » la particularité de la petite fille envers laquelle il éprouvait des sentiments en tant qu'enfant. Il est d'autant plus difficile de faire la part entre les émotions « méritées » par la personne qui nous en suscite et celles qui ne sont que l'écho des émotions de notre enfance que ces émotions s'appuient sur des bases que l'on ne peut réellement qualifier de défauts.

Sur un thème connexe, celui des défauts et de sentiments et leur évolution dans le temps, le film Quand Harry rencontre Sally apporte lui aussi sa petite pierre à l'édifice de la construction des émotions et des sentiments entre les individus dans le temps.

X-Addict, ce qui est intéressant, je trouve, c'est de constater que les émotions n'empruntent visiblement pas les mêmes chemins que la raison ou la conscience, puisque l'on peut éprouver des émotions ou du moins une attirance envers quelqu'un de manière tout à fait irrationnelle. Mais l'irrationnel n'est-il pas justement la base même des émotions et des sentiments ? Ou bien ce que nous considérons comme irrationnel n'est tout simplement que le fruit d'un processus de réflexion qui nous échappe, alors que ce processus a sa propre logique qui est tout à fait justifiée, raisonnée et raisonnable ?

Amantureux, « l'effet blog », ou plus généralement « l'effet Net » a eu ceci d'intéressant qu'il m'a permis de nouer des liens avec des gens dont j'ai pu cibler les centres d'intérêt avant de les rencontrer, alors que dans les rapports humains sociaux habituels, on rencontre d'abord les gens avant de découvrir leurs centres d'intérêt. Le Net m'a permis de trouver de manière assez ciblée des oreilles attentives à mon mal être, et de lier des relations parfois très fortes avec quelques individus que je n'aurais pu rencontrer via les rapports sociaux classiques, qui, à force, me cantonnaient à un cercle d'amis très restreint, d'autant que certains d'entre eux faisaient exprès de cantonner leurs amis aux groupes pré-existants, gardant chaque groupe de manière hermétique aux autres.

Vers le début de ma dépression nerveuse, les médicaments seuls, largement sous-dosés par mon médecin traitant de l'époque (qui avait correctement diagnostiqué une dépression sévère, mais me soignait avec des doses d'anti-dépresseurs prévus pour une anxiété légère, ce qu'avaient mis en évidence deux psychiatres différents que j'ai pu consulter par la suite), n'ayant pas eu les effets escomptés, j'avais consulté pendant un an une psychologue pour une psychothérapie de type psychanalyse. Ces résultats s'étaient avérés beaucoup plus concluants que ne peut l'être ce blog.

Néanmoins, cette thérapie était insuffisante, ne trouvant dans mon entourage proche aucune oreille attentive à mes maux. C'était assez destabilisant de savoir que les seules personnes attentives à mon mal être étaient celles que je rémunérais pour cela. Le blog et les divers tchats fréquentés à l'époque m'ont alors permis de rencontrer des êtres très intéressants qui correspondaient et correspondent toujours à mes centres d'intérêt. C'était d'autant plus salvateur que ma dépression (notamment) m'avait conduit dans une situation professionnelle et personnelle des plus destabilisantes, puisque, ruiné, je me suis de fait trouvé sans domicile fixe et je n'ai pu continuer une thérapie qui dépassait de très loin mes moyens financiers.

C'est dans ce genre de situations que l'on découvre réellement la véritable notion d'amitié ou de famille.

Fleur de passion a écrit le Mardi 21 Août 2007 à 19:17 :

Moi aussi je suis heureuse que tu ailles mieux ,que tu te sentes mieux dans ta peau et je te souhaite de tt coeur une vie epanouie.

Marjorie a écrit le Mercredi 22 Août 2007 à 10:07 :

Hello Ralphy,
A ce que je vois, tu es toujours si actif sur ton blog et tant mieux! Moi j'avais décroché... Trop de temps à consacrer à mon chéri, donc plus du tout pour le blog, la vie est belle!!!

En tous cas, ne fête pas tes 5 ans de dépression, essaie plutôt de te dire que chaque jour qui passe te rapproche d'une vie meilleure et arrête tes putains de cachets, tu vis à coté de toi-même si tu te drogues de ces merdes.

Allez, change moi tout ça, tu as assez galéré dans ces méandres lugubres et il faut que tu te retrouves toi en te débarassant de tout ça. Putain, la vie est belle, non?

ralphy a écrit le Mercredi 22 Août 2007 à 14:18 :

Merci Fleur de passion.

Marjorie, il y a des individus comme toi qui considèrent, alors qu'ils ne sont absolument pas médecins, que certaines maladies pour lequelles on a mis au point des médicaments pour aider les malades qui en sont atteints ne doivent surtout pas être pris. Ces malades doivent s'en sortir sans médicaments. Et s'ils continuent à être malades, c'est leur faute à eux. Cela tiendrait presque de la religion anti-médicamenteuse. Les médicaments, c'est mal. Les médicaments, ça rend malade.

Ces individus, dont manifestement tu fais partie, feraient mieux de se taire. Ce n'est certainement pas au travers d'un blog que tu peux juger si quelqu'un prend, doit prendre, ou ne doit pas prendre des médicaments pour se soigner. C'est bel et bien la raison pour laquelle les médecins voient leurs patients et tentent de leur apporter des solutions pour les aider à aller mieux.

Pour en finir avec les médicaments, je n'en prends plus. Mais si je n'en avais pas pris lorsque les médecins m'en avaient prescrits, je ne serais probablement plus là pour en témoigner.

Paquette a écrit le Lundi 31 Décembre 2007 à 17:54 :

Bon courage. Je sais ce que c'est, sans connaître la personne on ne peut effectivement pas juger. C'est très important de dire que c'est une maladie, beaucoup de personnes croient que c'est un état d'esprit, que les dépressifs sont forcément des faibles. Beaucoup de personnes qui m'ont marqués par leur putain de force de caractère sont tombés dépressifs, je crois que ça a rien à voir avec la faiblesse ou pas.

En ce qui me concerne j'ai refusé les médicaments, j'ai vécu pire quand j'étais gamine, à l'époque ça aurait pu m'aider. Mais là ça n'arrengera pas, c'est un problème de fond. Et quand je vois tous mes projets se réaliser petit à petit ça m'aide à sortir du trou.

Paquette a écrit le Lundi 31 Décembre 2007 à 17:55 :

(Quand je dis que c'est un problème de fond je ne dis pas que toi c'en est pas un, je ne parlais que pour moi, me connaissant tout de même un peu; ça reste très personnel).

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