Vous n'imaginez pas

Vous n'imaginez pas.

Vous n'imaginez pas qu'on puisse vous appeler un matin alors que vous avez à peine cinq heures de sommeil derrière vous. Si la sonnerie du téléphone retentit en boucle, c'est que, manifestement, c'est important.

Vous n'imaginez pas le choc de la nouvelle. En guise de réveil, ce genre de coup de fil, c'est radical. À la manière d'un mauvais polar, vous promettez que, le temps d'enfiler quelque chose sur le dos, dans quinze minutes, vous serez là.

Vous n'imaginez pas la sensation de la pluie froide du matin qui pénètre vos chaussures, trempe vos chaussettes, s'écoule sur vos lunettes, vous empêche de voir où vous mettez les pieds. Vous avancez la tête vide. Êtes-vous réellement réveillé ? Vous rappelez, pour promettre d'arriver sous peu.

Vous n'imaginez pas voir une voiture de police stationnée, vide, au bas de l'immeuble, clignottants allumés. Il n'y a pas, s'il devait y en avoir un, de doute quant à la réalité de ce qui s'est passé. Il fait froid, il pleut, vos chaussettes sont trempées, vous êtes frigorifié.

Vous n'imaginez pas pousser la porte pour voir un policier vous demander si vous êtes le frère. Vous acquiescez. Vous entrez pour vous rapprocher de votre autre frangine, celle qui vous a fait sauter du lit.

Vous n'imaginez pas découvrir une lettre d'excuses. Cinq mots, deux paragraphes. Simple, claire, pudique. L'appartement est rangé, le chat a à boire et à manger pour un mois.

Vous n'imaginez pas l'attente de la police judiciaire, du médecin légiste. Des questions quant à l'avenir immédiat. Quelques mots maladroits des policiers arrivés sur les lieux, rien de bien méchant, mais peu appropriés compte tenu des circonstances.

Vous n'imaginez pas l'odeur qui s'installe dans l'appartement. La litière du chat a été négligée — et pour cause — ces derniers jours. Pourtant, cela n'empêche pas de percevoir les émanations du corps au fur et à mesure des allers et venues des divers corps de métier qui pénètrent et quittent les lieux.

Vous n'imaginez pas l'entretien avec le médecin légiste. Il n'y aurait pas de manière douce de l'annoncer, selon lui. Il faut tout de même amener le sujet en douceur. La quadrature du cercle, en somme. Pourtant, il se veut rassurant. Parfois, il s'agit juste d'un malaise, pas nécessairement d'une crise cardiaque. Il suggère de prendre conseil auprès du médecin traitant de la mère, avant de lui annoncer, compte tenu de son état de santé.

Et ce que vous n'imaginez vraiment pas, et ce que vous ne pouvez pas imaginer, c'est de devoir annoncer à vos parents le décès soudain de leur fille, alors qu'ils ne s'y attendaient vraiment pas. Vous ne pouvez pas. Non. Moi, je n'imaginais pas.

Je n'imagine plus.

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